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  • Karim

J’ai compris pourquoi j’avais des yeux le jour où j’ai croisé les siens. Ça allait bien au-delà de ce que la beauté fait dans l’oeil de celui qui la regarde. C’était plus lourd qu’un poème d’amour, même ceux d’avant, ces vers qui portent une poussière toujours neuve. C’était plus sérieux que le songe d’un poète qui pleure à la lune des chagrins dont elle se fout bien. C’était la beauté quand la vérité la porte. Je comprenais pas d’où te venait cette force. On aurait dit que tu avais regardé le monde se déchirer depuis des siècles. Tu te tenais droite au milieu de la tempête, et j’ai entendu mon destin rouillé se mettre en marche. J’ai essayé, dans mon cerveau chamboulé, de trouver des mots pour te décrire, essayer de comprendre les brûlures au ventre que ça me faisait, mais c’était trop dur de trouver du sens, quand mes sens justement se perdaient. J’étais comme une boussole avec un nouveau nord. Les bijoux que tu portais, c’était enfin leur chance de briller pour de bon, et donner ainsi au noir de ton regard toute la profondeur qui l’habite. J’ai fait la bêtise de le dire à quelqu’un et la personne m’a naïvement parlé d’amour. Maintenant, je vais me taire et je vais garder le secret de l’or sombre de tes larmes parfaites. Et je vais faire semblant de vivre comme tout le monde, avec l’assurance de te trouver encore, toi, l’autre moitié de mon mystère qui n’existe que pour être entier.


Image: @dzart16

  • Karim

Avec le recul et à force qu’on me somme d’arrêter de voir des signes partout, j’ai fini par me remettre en question, presque même par me taire. Le jour où elle est arrivée, je faisais mon tour dans la colline pour voir la pluie commencer. On me prend pour un fou à cause de ça aussi, au village. J’ai vu la naissance d’un orage quand j’avais dix ans, et j’ai gardé la manie depuis. Je me suis mis sur la dernière hauteur qui laisse voir du plat jusqu’à loin. J’ai vu la chose la plus étrange de toute ma vie. Plus folle que le jour où la vache de Simon avait fini sur le toit de la mairie. Plus incroyable que le chat du père Denis qui avait joué Ave Maria rien qu’en marchant sur les touches de l’orgue. Je voyais des éclairs approcher, et je le jure, pas un seul nuage. C’est seulement après qu’ils sont arrivés et je comprenais pas comment c’était possible. Je pouvais plus bouger, et la foudre éclatait si près que j’aurais déjà dû m’éloigner depuis un moment. Et puis, un grand éclair blanc, à en faire brûler la rétine d’un mort, est tombé devant moi. J’ai vu une silhouette de femme. L’orage s’est arrêté net de gronder en laissant ainsi un silence à faire peur. J’ai entendu des bruits de pas. La femme dans la lumière, je l’avais pas hallucinée. Elle marchait droit sur moi comme un Empereur sur une ville qu’il veut faire sienne. Un rideau de pluie la suivait, comme à son ordre. J’ai pas eu la force de fuir, et celle de parler encore moins. Un deux trois mais pas de soleil, elle m’est passée devant comme une menace qui vous frôle, sans se fatiguer à me regarder. Elle s’est contentée simplement de me dire Voy a retomar mi corona. Quand j’ai juré sur la tombe de ma mère qu’elle était sortie d’un éclair, personne ne m’a cru. La même année, pas une seule femme n'a réussi à tomber enceinte, et à moi, le fou du village, ils ont dit que c'était un hasard.


Image : @az.diana

  • Karim

J’ai un petit sac en toile mauve avec de la lavande dedans que je garde près de moi et que je sniffe de temps à autre. Ça me rappelle chez moi, le sud de la France et l’odeur du marché, tous les jeudis matin. C’est un endroit qui existe par l’odeur surtout. Les melons de Cavaillon et l’envie d’y foutre la face dedans et que ça me coule dans le cou. Les Gariguettes, ces petites fraises un peu plus chères que les autres, que ça rebondit sur la langue rien qu’à dire leur nom. La charcuterie Corse qui sent bon même si j’y ai pas droit. Les croûtons avec la tapenade qu’on a honte de refuser quand le vendeur nous les tend, sachant qu’on va pas en acheter, alors du coup, on en achète pour pas avoir honte trop longtemps. C’est du marketing sur pain dur. Le stand de sacs-à-main de ma sœur qui me fait sentir comme un VIP parce que j’ai le droit de passer derrière et faire la bise à la patronne. Et puis les gens en trop grand nombre qui me poussent à partir. En cinq minutes, je suis à la terrasse du Calypso, un allongé sur la table et des pensées couchées sur l’huile de la mer toutes prêtes à me traverser l’esprit. C’est le plus grand service que je puisse rendre à mon cerveau, de créer du vide pour que tout y passe. Ma tête, c’est une autoroute pour les idées. Moins je veux et plus je suis content. Je me recolle le sac de lavande sous le nez. Sur NostalgiAir, je suis pilote, stewart, passager, bagage en soute et à cabine. Je suis les articles hors de prix à bord, les hublots sales et les enfants qui pleurent tout le long du vol. Je suis le décollage violent et l'atterrissage qu’on espère plus souple que celui de l’autre fois.


Image: @bakaarts

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